Quand une entreprise achète un bien durable, elle ne déduit pas son coût d'un coup : elle l'amortit, c'est-à-dire qu'elle en déduit une fraction chaque année sur sa durée d'utilisation. Les provisions, elles, permettent d'anticiper une charge probable. Ces deux mécanismes, absents du régime micro, sont des leviers fiscaux puissants du réel. Ce guide en explique le fonctionnement, le choix linéaire/dégressif et les conditions de déduction, avec un exemple sur cinq exercices.
Lorsqu'une entreprise achète un bien durable — machine, véhicule, mobilier, ordinateur, aménagement — elle ne peut pas déduire son coût en une seule fois. Ce bien constitue une immobilisation : il sert l'activité pendant plusieurs années, et son coût doit donc être réparti sur sa durée d'utilisation. C'est le rôle de l'amortissement.
L'amortissement traduit comptablement et fiscalement la perte de valeur du bien due à l'usure et au temps. Chaque année, une fraction du coût (la dotation aux amortissements) est passée en charge déductible. Sur la durée, la totalité du coût est déduite — mais étalée, ce qui lisse le résultat.
Une dépense est une charge (déductible immédiatement) si elle est consommée dans l'exercice : loyer, énergie, fournitures. Elle est une immobilisation (amortissable) si elle procure un avantage durable au-delà de l'exercice. Les biens de faible valeur peuvent toutefois être passés directement en charges, par tolérance, pour éviter d'amortir des montants insignifiants.
L'amortissement est un levier fiscal majeur du réel, totalement absent du régime micro (où l'abattement est censé tout couvrir). C'est l'une des raisons pour lesquelles une activité nécessitant des investissements importants a souvent intérêt à opter pour le réel.
Pour amortir un bien, on détermine trois éléments : sa base amortissable (le coût d'acquisition hors TVA récupérable), sa durée d'utilisation (qui dépend de la nature du bien), et le mode d'amortissement (linéaire ou dégressif). La dotation annuelle se calcule à partir de ces paramètres.
| Type de bien | Durée d'amortissement usuelle |
|---|---|
| Matériel informatique | 3 ans |
| Véhicule | 4 à 5 ans |
| Mobilier de bureau | 5 à 10 ans |
| Matériel et outillage industriel | 5 à 10 ans |
| Aménagements, agencements | 10 ans |
| Construction | 20 à 50 ans |
La durée d'amortissement correspond à la durée probable d'utilisation du bien dans l'entreprise, selon les usages de la profession. Un ordinateur s'amortit vite (3 ans) car il devient rapidement obsolète ; un bâtiment s'amortit sur plusieurs décennies. L'administration admet des durées d'usage, avec une tolérance autour de ces normes.
Le terrain, lui, ne s'amortit jamais : il ne se déprécie pas par l'usage. Lors de l'achat d'un bien immobilier, il faut donc distinguer la valeur du terrain (non amortissable) de celle de la construction (amortissable) — une ventilation qui a un impact fiscal direct.
Deux modes d'amortissement coexistent. L'amortissement linéaire répartit le coût en parts égales sur la durée : un bien de 10 000 € amorti sur 5 ans donne 2 000 € de dotation chaque année. C'est le mode de droit commun, simple et applicable à tous les biens.
L'amortissement dégressif, réservé à certains biens (notamment les matériels et outillages neufs), applique un taux majoré en début de période : les dotations sont plus élevées les premières années, puis décroissent. Il permet de déduire davantage tôt, ce qui améliore la trésorerie en différant l'impôt.
| Linéaire | Dégressif | |
|---|---|---|
| Principe | Parts égales sur la durée | Dotations fortes au début |
| Biens concernés | Tous | Certains matériels neufs |
| Avantage | Simplicité, lissage | Déduction accélérée, gain de trésorerie |
| Effet fiscal | Résultat régulier | Impôt différé vers l'avenir |
Le dégressif est intéressant quand vous souhaitez maximiser la déduction sur les premiers exercices, par exemple pour atténuer un résultat élevé ou financer la montée en puissance. Il ne réduit pas le total déduit (qui reste le coût du bien), mais il en avance la déduction — un pur gain de timing fiscal.
Le choix du mode se fait bien immobilisation. Votre expert-comptable arbitre selon votre situation : un résultat élevé plaide pour le dégressif (déduire vite), un démarrage déficitaire plutôt pour le linéaire (étaler pour ne pas « gaspiller » des dotations sur des exercices sans impôt).
La provision permet de déduire par anticipation une charge ou une perte probable, qui n'est pas encore certaine mais que des événements en cours rendent prévisible. Elle traduit le principe de prudence : on n'attend pas que la perte soit réalisée pour en tenir compte.
| Type de provision | Exemple |
|---|---|
| Provision pour créances douteuses | Un client en difficulté risque de ne pas payer |
| Provision pour litige | Un procès en cours pourrait entraîner une condamnation |
| Provision pour dépréciation de stock | Des marchandises devenues invendables |
| Provision pour risques | Garantie donnée aux clients, charge probable |
Une provision n'est déductible que si : (1) la perte ou charge est nettement précisée quant à sa nature et son montant ; (2) elle est probable (pas seulement éventuelle) ; (3) elle résulte d'événements en cours à la clôture. Une provision injustifiée ou trop optimiste serait réintégrée. Quand le risque disparaît, la provision doit être reprise (et redevient imposable).
La provision est un outil de pilotage légitime, mais surveillé en contrôle. Elle doit reposer sur des éléments objectifs et documentés. Bien utilisée, elle ajuste le résultat à la réalité économique de l'entreprise et évite de payer de l'impôt sur un bénéfice qui sera amputé par une charge future probable.
Illustrons l'amortissement avec un cas concret. Karim, artisan, achète une machine 24 000 € HT, amortie en linéaire sur 5 ans (soit 4 800 €/an). Voyons l'effet sur cinq exercices, en supposant un résultat avant amortissement de 50 000 € chaque année.
| Exercice | Résultat avant amort. | Dotation | Résultat imposable |
|---|---|---|---|
| Année 1 | 50 000 € | − 4 800 € | 45 200 € |
| Année 2 | 50 000 € | − 4 800 € | 45 200 € |
| Année 3 | 50 000 € | − 4 800 € | 45 200 € |
| Année 4 | 50 000 € | − 4 800 € | 45 200 € |
| Année 5 | 50 000 € | − 4 800 € | 45 200 € |
| Total déduit | — | 24 000 € | — |
Karim ne déduit pas les 24 000 € en une fois (ce qui aurait fait chuter son résultat de l'année 1 à 26 000 €), mais 4 800 € par an pendant 5 ans. Au total, il déduit bien l'intégralité du coût, mais de manière étalée. S'il avait choisi le dégressif (machine éligible), ses dotations auraient été plus fortes en années 1-2 et plus faibles ensuite, avançant la déduction.
Cet étalement explique pourquoi le résultat fiscal peut différer sensiblement de la trésorerie : Karim a décaissé 24 000 € en année 1, mais ne le déduit qu'étalé sur 5 ans. C'est l'une des subtilités du réel — et l'une des raisons pour lesquelles le pilotage de la trésorerie et celui du résultat fiscal doivent être menés de front.